Maria Valtorta a-t-elle visité Antioche ?
Article de L'Énigme Valtorta (Jean-François Lavère), partie « Egale des plus grands géographes ? ».
Peut-être Maria Valtorta est-elle allée à Antioche... au temps de Jésus? C'est une question qu'on peut légitimement poser lorsqu'on analyse les nombreux détails qu'elle fournit sur Antioche et sa région... en ce temps là.
Arrivant par la mer, le navigateur crétois Nicomède fait remarquer : « le vrai port d'Antioche c'est Séleucie, sur la mer, à l'embouchure de l'Oronte »321.3.
Exact : Port d'Antioche, au nord de l'embouchure de l'Oronte, dont V Chapot étudia le site en 1907.
Il ajoute : « La ville que vous voyez, la plus grande, c'est Séleucie. L'autre, vers le midi, n'est pas une ville, mais les ruines d'un endroit dévasté ».
Exact : Il s'agit de la vieille colonie grecque de Posidéion (Aujourd'hui Al Mina, ce qui signifie le port en arabe). Cette antique colonie grecque, connue de la mythologie et mentionnée par quelques auteurs grecs (dont Strabon), fut détruite en 413 av J.-C. et abandonnée. Elle était un champ de ruines au temps de Jésus. Quand Maria Valtorta l'évoqua dans son œuvre, en 1944, seuls quelques archéologues la connaissaient, comme c'est encore le cas aujourd'hui !
Nicomède poursuit son explication : « Cette chaîne est le Pierios, qui fait donner à la ville de Séleucie le nom de Pieria ».
Exact : Pieria est le nom de la chaîne montagneuse située au nord de Séleucie.
« Ce pic plus vers l'intérieur, au-delà de la plaine, c'est le mont Casio qui domine comme un géant la plaine d'Antioche ».
Exact : Le mont Cassius, haut de 1739 m, est ainsi dénommé par Pline et Strabon. Mais aujourd'hui il est connu sous le nom de Djébèl-Akra, la montagne chauve.
« l'autre chaîne au nord, est celle de l'Aman ».
Exact : Il s'agit du mont Amanus, qui sépare la Syrie de la Cilicie.
« Oh ! vous verrez à Séleucie et à Antioche quels travaux ont fait les romains ! Ils ne pouvaient rien faire de plus grand. Un port qui est un des meilleurs avec trois bassins et des canaux et des jetées et des digues ».
Possible : Le site de Séleucie est aujourd'hui complètement ensablé, mais quelques sondages archéologiques permettent d'imaginer l'importance des digues, des murailles et des canaux. Une future campagne de fouilles prouvera-t-elle l'exactitude de cette description ?
Au chapitre suivant, les apôtres quittent Séleucie pour se rendre à Antioche : « Ils prennent une route près des murs jusqu'à ce qu'ils sortent par une porte, en côtoyant d'abord un canal profond et puis le fleuve lui-même »322.4.
Exact : Ce canal sera agrandi un peu plus tard par Titus, et les vestiges en sont encore visibles de nos jours.
Syntyché s'émerveille : « Que de myrtes ! » et Matthieu renchérit : « Et de lauriers ! »
Exact : Voir par exemple le livre premier des Métamorphoses d'Ovide.
« Près d'Antioche, il y a un endroit consacré à Apollon », rapporte Jean d'Endor. Simon le zélote, qui connaît l'endroit pour y être déjà venu, précise alors : « Vous allez voir une des plus belles vallées du monde. À part le culte obscène et qui a dégénéré en orgies toujours plus dégoûtantes, c'est une vallée du paradis terrestre ». Puis il ajoute un peu plus loin : « Dans cette vallée poétique se trouve Daphnée avec son temple et ses bosquets »322.6.
Exact : Le géographe Strabon[1] déclare : Les Antiochéens y tiennent leurs panégyries. Et Nonnos de Panopolis, poète grec du 5ème siècle, évoque les orgies phrygiennes de Daphné[2]
Ils approchent d'Antioche, comme l'explique le zélote : « voici Antioche avec ses tours sur les remparts. Nous allons entrer par la porte qui est près du fleuve ». Et à la question de Pierre : « Cette ville est très fortifiée , hein ? », il répond : « Très fortifiée. Des murs d'une hauteur et d'une largeur grandioses, en plus des cent tours qui, vous le voyez, semblent des géants dressés sur les murs, et des fossés infranchissables à leurs pieds ».

Exact : En 1861, Emile Isambert écrit[3] qu'il subsiste 50 tours des 130 d'origine, preuve du génie militaire des romains.
Antioche vers 1785 par Louis-François Cassas
Simon précise encore : « Et même le Silpio a mis ses sommets au service de la défense ».
Exact : Il ne reste rien aujourd'hui des ruines de ces défenses au sommet du Silpius, mais Louis-François Cassas en établit quelques croquis au 18e siècle.
Mille pages plus loin dans l'œuvre, une lettre de Syntyché est l'occasion d'une profusion d'autres détails donnés sur Antioche, qui était alors la troisième cité de l'empire, après Rome et Alexandrie : « au moment où j'écris, de l'une des terrasses de la maison je vois (...) le palais du Légat dans l'île »461.14.
Exact : Libanius d'Antioche (314-394) écrit que le palais du gouverneur occupait un quart de l'île[4].
« ses rues royales, ses murs aux centaines de tours puissantes, et si je me retourne, je vois le sommet du Sulpius qui me domine avec ses casernes, et le second palais du Légat ».
Exact : Conforme à la description qu'en donne Libanius. Plus tard les croisés firent une citadelle des vestiges de ce second palais fortifié.
Plus loin dans sa lettre, Syntyché poursuit : « Une dame romaine voulait me recevoir dans sa splendide maison près des colonnades d'Hérode »461.19.
Exact : L'Histoire et l'Archéologie attestent de cette colonnade, agrandie ensuite par Tibère.
« Une prosélyte, veuve qui habite près du pont de Séleucie ».
Exact : ce pont plusieurs fois reconstruit, à l'ouest de la ville, subsistait en 1785.
« Une famille gréco-assyrienne qui possède des magasins dans une rue près du Cirque ».
Exact : les ruines du cirque, retrouvées près du palais du gouverneur.
« Et me voici dans la maison de Zénon, sur les pentes du Sulpius près des casernes. La citadelle surplombe, menaçante, de son sommet. Cependant, avec son aspect si peu engageant, elle vaut mieux que les riches palais de l'Onpholus ».
Exact : Il faut lire bien sûr l'Omphalos, le centre de la cité où se dressait une statue remarquable d'Apollon
« et du Nimpheus ».
Exact : Il faut lire bien sûr l'Omphalos, "le centre de la cité" où se dressait une statue remarquable d'Apollon. Et le grandiose Nymphaeum d'Antioche, qui alimentait en eau toute la cité. Il fut détruit lors d'un tremblement de terre qui ravagea la cité[5] .

Il ne faut pas oublier non plus la mention d'Antigonéa323. et des jardins de Lazare... Les archéologues recherchent encore de nos jours des traces de cette cité contemporaine d'Antioche, mais dont le déclin était déjà amorcé au moment de la conquête romaine[6].
Photo des vestiges actuels du Nymphaeum d'Antioche

La carte d'Antioche ci-contre a été établie d'après Glanville Downey (Ancient Antioch 1963). Elle correspond parfaitement avec les descriptions de Maria Valtorta, écrites pourtant 20 ans avant la publication de cette carte.
Toutes ces données sont donc exactes, même si leur vérification s'avère parfois longue et délicate. En effet ces informations sont disséminées ça et là dans divers ouvrages. Mais je n'en ai trouvé aucun, parmi les nombreux que j'ai consultés pour cette étude, qui comporte l'ensemble des données transmises par Maria Valtorta. Elle nous fournit, pour Antioche et sa région, plus d'une vingtaine de précisions pertinentes, dont quelques unes sont peu connues.
Assurément la qualité de la description d'Antioche et de sa région est une pièce à ajouter au dossier de l'énigme Valtorta...

Antioche de nos jours, au pied du mont Silpius
Notes
- ↑ Strabon, Géographie, Livre XVI, 2 , 6.
- ↑ Nonnos de Panopolis, Dyonisiaques Chant 40.
- ↑ Adolphe Laurent Joanne, Ad. Chauvet, Emile Isambert, Itinéraire descriptif, historique et archéologique de l'Orient, Hachette 1861 page 618.
- ↑ Libanius d'Antioche, Oraison IX.
- ↑ Rapporté par Evagrius le Scholastique (534-594), Ecclesiastical History, L3 c. 12.
- ↑ Isambert (op. cit. page 619) situe Antigonéa au Nord-Est de Daphné, près d'Antioche, en conformité avec la description de Maria Valtorta, tandis que les archéologues la recherchent aujourd'hui un peu plus à l'est.
Analyse critique
| Critère | Niveau | Justification |
|---|---|---|
| Exactitude des faits | 🟠 Mitigé | La géographie d'ensemble et plusieurs monuments sont justes (palais de l'île, colonnades d'Hérode), mais l'identification de Posidéion à Al-Mina est fausse, les « trois bassins » ne sont pas attestés et plusieurs datations reposent sur des sources tardives. |
| Caractère inexplicable introuvable avant 1943-1947 ? |
🔴 Fragile | L'Itinéraire d'Isambert (1861), que l'article cite lui-même, et le Baedeker (1906) réunissaient déjà l'essentiel des détails, parfois dans une formulation très proche. |
| Rigueur de l'argument | 🔴 Fragile | Les « confirmations » mélangent l'Antioche hellénistique, celle du Ier siècle et celle des siècles suivants, et l'affirmation « aucun ouvrage ne les réunit » est démentie par une source citée par l'auteur. |
Ce que soutient l'article
L'article relève une vingtaine de détails donnés par Maria Valtorta sur Séleucie de Piérie, Antioche et Daphné (EMV 321 à 323 et 461) : port, montagnes, canal, murailles, palais, colonnades, cirque. Il les juge tous « exacts » et affirme qu'aucun ouvrage ne les réunissait, ce qui en ferait une pièce du dossier de l'« énigme ».
Points solides
- La géographie d'ensemble est juste : Séleucie, près des bouches de l'Oronte, servait de port à Antioche, et le Piérius, le Casius et l'Amanus sont correctement placés[analyse 1].
- Le temple d'Apollon et le grand bosquet de Daphné sont attestés, tout comme sa réputation de lieu de plaisirs[analyse 1][analyse 2]. Les colonnades qu'Hérode fit élever le long de la grande rue d'Antioche sont rapportées par Josèphe[analyse 3].
- Un palais et un hippodrome existaient déjà sur l'île de l'Oronte avant notre ère. D'après Malalas, Q. Marcius Rex les fit reconstruire en 67 av. J.-C.[analyse 4]. Le « palais dans l'île » et le « cirque » sont donc plausibles au temps de Jésus, mieux que ne le montre l'article, qui s'appuie sur Libanios (IVe siècle).
Points discutables ou fragiles
- « Aucun ouvrage ne réunit ces données. » L'Itinéraire d'Isambert (1861), que l'article cite lui-même, en réunit pourtant l'essentiel en quelques pages : le « Pierius » au pied duquel s'élevait Séleucie, le Casius et l'Amanus vus depuis la mer ; le bassin, le canal et les jetées du port ; les 130 tours, le fossé et la muraille du Silpius ; Daphné, dont les fêtes « avaient rapidement dégénéré en orgies » ; Antigonie ; et des ravins « remplis de myrtes et de lauriers-roses » sur la route de Séleucie[analyse 5]. Le Baedeker décrit aussi port, île, cirque et lauriers de Daphné, avec un plan d'Antioche bien antérieur à Downey[analyse 6]. Rien ne prouve que Maria Valtorta ait lu ces livres, mais l'information n'était pas introuvable.
- Des preuves tardives pour une scène du Ier siècle. Les tours dessinées par Cassas (1785) ou décrites par Isambert appartiennent à une enceinte étendue sous Théodose, puis rebâtie sous Justinien sur un tracé plus court[analyse 6][analyse 7]. Le « second palais du Légat », les casernes du Silpius, l'Omphalos et le Nymphée : je n'ai trouvé aucune source les situant au Ier siècle (non vérifié).
- « Trois bassins » à Séleucie. Les descriptions disponibles parlent d'un « double port » (un bassin intérieur relié par un canal au port extérieur), agrandi en 338[analyse 5][analyse 6][analyse 8]. Le « possible » de l'article est généreux.
- Le canal et Titus. Le tunnel de Vespasien et Titus, creusé après 70, dérivait un torrent[analyse 9] : il n'éclaire pas le « canal profond » de 322.4.
- Ovide et Strabon. Ovide situe le mythe de Daphné en Thessalie, au bord du Pénée, non à Antioche[analyse 2]. Les « panégyries » de Strabon sont des fêtes, non des orgies[analyse 1].
Erreurs ou inexactitudes
- Posidéion n'est pas Al-Mina. Woolley, qui avait fouillé et publié Al-Mina dès 1938[analyse 10], proposait d'identifier le site à Posidéion. On situe aujourd'hui Posidéion à Ras el-Bassit, plus au sud[analyse 11][analyse 12]. Isambert situait déjà Poséidion à El-Bouçeït en 1861[analyse 5]. La date de « 413 av. J.-C. » n'est pas étayée : l'occupation d'Al-Mina se prolonge jusqu'à la fin du IVe siècle av. J.-C.[analyse 12]
- La référence à Libanios est erronée. Le palais occupant un quart de l'île est décrit dans le discours XI (Antiochikos, IVe siècle), non IX, et c'est le palais impérial, non celui du gouverneur[analyse 13][analyse 4].
- Le chapitre 321 est mal daté. L'édition italienne le date du 6 novembre 1945, et non de 1944[analyse 14].
Bilan
Le passage montre une vraie familiarité avec la région d'Antioche : la plupart des lieux et monuments cités ont existé, et certains (palais de l'île, colonnades d'Hérode) tiennent mieux que l'article ne le prouve. Mais le dossier est moins probant qu'annoncé. L'essentiel figurait dans des guides antérieurs, dont l'un est cité par l'auteur lui-même et recoupe parfois de près la formulation de Valtorta (« dégénéré en orgies », myrtes et lauriers). Plusieurs « confirmations » reposent sur l'Antioche de deux à quatre siècles plus tard, et l'identification avec Al-Mina est fausse. Comment Maria Valtorta a eu ces informations reste une question ouverte, mais elles n'étaient pas inaccessibles.
Sources de l'analyse
- ↑ 1,0 1,1 et 1,2 Strabon, Géographie, XVI, 2, 6-8, trad. anglaise de la Loeb Classical Library (LacusCurtius). Lien
- ↑ 2,0 et 2,1 E. Gibbon, The History of the Decline and Fall of the Roman Empire, chap. XXIII. Lien
- ↑ Flavius Josèphe, Antiquités juives, XVI, 5, 3 (§ 148). Lien
- ↑ 4,0 et 4,1 G. Poccardi, « Antioche de Syrie. Pour un nouveau plan urbain de l'île de l'Oronte », MEFRA 106/2, 1994, p. 993. Lien
- ↑ 5,0 5,1 et 5,2 A. Joanne et É. Isambert, Itinéraire descriptif, historique et archéologique de l'Orient, Hachette, 1861, p. 614 et 616-619. Lien
- ↑ 6,0 6,1 et 6,2 K. Baedeker, Palestine and Syria, éd. anglaise de 1906, p. 358-359 et 383-388 (texte d'archive.org consulté localement).
- ↑ Procope, Sur les monuments, II, 10. Lien
- ↑ L. J., compte rendu de V. Chapot, Séleucie de Piérie (1907), Mélanges de la Faculté orientale 3/2, 1909. Lien
- ↑ « Vespasianus Titus Tunnel », Wikipedia (appoint). Lien
- ↑ C. L. Woolley, « The Excavations at Al Mina, Sueidia. II », Journal of Hellenic Studies 58, 1938, p. 133-170. Lien
- ↑ G. Le Rider, « L'atelier de Posideion et les monnaies de la fouille de Bassit en Syrie », BCH 110, 1986, p. 393-408. Lien
- ↑ 12,0 et 12,1 « Al-Mina », Wikipedia (appoint). Lien
- ↑ Libanios, Discours XI (Éloge d'Antioche), passage cité dans « The Imperial Palace », Antiochepedia, 2008. Lien ; texte : ToposText
- ↑ M. Valtorta, L'Evangelo come mi è stato rivelato, chap. 321. Lien