Le vin réjouit le cœur des hommes
Article de L'Énigme Valtorta (Jean-François Lavère), partie « De Re Rustica... ».
Psaume 104, 15
Le vin, et plus généralement les boissons fermentées ont attiré les hommes depuis des temps immémoriaux. Il n'est donc pas surprenant qu'il y soit fait allusion de nombreuses fois dans l'œuvre. Mais quelques conversations méritent une plus grande attention... Tout d'abord celle de cet épicurien nommé Ennius : « Et les vins… Ah ! les doux et précieux vins des collines romaines, de mes chaudes côtes de Liternum et de tes plages ensoleillées près de l'Aciri !… Et les vins parfumés de Chio et de l'île dont Cintium est la perle. Et les vins enivrants de l'Ibérie, propres à enflammer les sens »425.3. Bien que cela puisse passer plus ou moins inaperçu, il y a dans cette phrase l'évocation de cinq des régions les plus renommées pour leurs vins dans l'Antiquité :
Liternum, elle est la plus belle région du monde entier, où Liber y rivalise avec Cérès cette Campanie, bénie des dieux. À partir de ce golfe commencent les collines couvertes de vignes et la griserie bien connue à travers le monde entier que nous donne leur illustre nectar » L'Acciris Chio Cintium l'Ibérie
Voici un autre exemple où des gentils discutent de Gamaliel en attendant la venue de Jésus : « Est-il vrai que c'est le plus grand docteur d'Israël ? ». « Oui, mais… quel pédant ! Je l'ai écouté un jour, et pour digérer sa science, j'ai dû boire plusieurs coupes de Falerne de Tito à Bézéta »487.2
Le Falerne est un vin de Campanie, réputé depuis l'Antiquité comme le roi des vins, il fut chanté par bien des poètes : Pétrone qui dans le Satiricon évoque le « Falerne Opimien de cent ans... il a donc vécu plus longtemps, ce vin, que le chétif humain ! », et « l'immortel Falerne » de Martial, ou encore « l'ardens Falernum » d'Horace.
Une conversation du même genre se déroule au lendemain des Rameaux entre deux légionnaires[1] : « Un dieu sur un âne ? Ah ! Ah ! S'il était ivre comme Bacchus, il pourrait. Mais il n'est pas ivre. Je crois qu'il ne boit même pas du mulsum. Tu ne vois pas comme il est pâle et maigre ? »592.2
Le mulsum était un vin miellé apprécié des grecs et des romains. Il fut loué par Pline l'Ancien[2] : « Beaucoup sont parvenus à une longue vieillesse sans aucune autre nourriture que du pain trempé dans du Mulsum ». Il s'obtenait en mélangeant une mesure de miel pour 4 ou 5 mesures de vin[3].
La même conversation se prolonge : « Et pourtant les hébreux… » « Eux, oui, ils boivent, bien qu'ils affectent de ne pas le faire ![4] Et ivres des vins forts de ces terroirs et de leur sicera, ils ont vu un dieu dans un homme »592.2.
Le sicera dont il est question ici, c'est le cidre, boisson connue des peuples antiques : les hébreux[5] (chekar), les Egyptiens, les Grecs (sikera) et les romains (sicera) en consommaient.
N'oublions pas non plus l'hydromel, cité à plusieurs occasions, comme par exemple : « ils emplissent les coupes de vin, ou d'hydromel pour ceux qui le préfèrent »160.2.
L'hydromel, mélange d'eau et de miel comme son nom l'indique, était un breuvage prisé des grecs. Mais sous l'empire romain, il semble qu'il était tenu pour un breuvage inférieur. Plutarque, en tout cas, le fait boire par les hommes primitifs, ceux qui mangeaient des glands[6].
Notes
- ↑ L'un deux, qui déclare « Je n'ai pas osé. Moi, paysan de Bénévent, parler à quelqu'un que l'on dit Dieu ? » s'avère d'ailleurs être le futur saint Vital, époux de sainte Valérie, et père de saint Protais et saint Gervais, martyrs sous Néron.
- ↑ Pline, Histoire Naturelle, Livre XXII, Chap. 53, 2.
- ↑ Selon la recette de Columelle, De re rustica livre XV, 41,1.
- ↑ Plusieurs préceptes imposent effectivement: « Ne pas boire de vin versé en libation aux idoles » Deutéronome 32, 38 ; « Tu ne boiras ni vin ni boisson forte... » Lévitique 10, 9. Et aussi Nombres 6, 3.
- ↑ Saint Jérôme dans la lettre à Népotien rapporte que le jus de pomme était connu des Hébreux. « Le texte hébreu se sert de sicera, qui signifie liqueur qui enivre, soit qu'elle soit faite de blé, de pommes, de miel ou de dattes ».
- ↑ Plutarque, Vie de Coriolan, 1, 4.
Analyse critique
| Critère | Niveau | Justification |
|---|---|---|
| Exactitude des faits | 🟠 Mitigé | Les crus et boissons sont bien attestés chez Pline et les poètes latins, mais l'article cumule des références fausses (Columelle, Plutarque) et une définition erronée de la sicera. |
| Caractère inexplicable introuvable avant 1943-1947 ? |
🔴 Fragile | Tout se trouvait dans Pline, les poètes latins, la Vulgate et Edersheim (1883), accessibles bien avant 1943. |
| Rigueur de l'argument | 🔴 Fragile | L'article présente comme « les régions les plus renommées » un fleuve et un vignoble surtout célèbre par l'exil de Scipion, et ses notes contredisent ou détournent ses propres sources. |
Ce que soutient l'article
L'article relève que des païens de l'œuvre parlent de vins et de boissons avec une culture antique exacte : en 425.3, un épicurien évoque les vins de Liternum, de l'Aciri, de Chio, de Chypre (Cintium) et d'Ibérie ; ailleurs, on trouve le falerne (487.2), le mulsum et la sicera (592.2), l'hydromel (160.2). L'auteur y voit une érudition discrète, qui passerait « plus ou moins inaperçue ».
Points solides
- Le choix des vins n'est pas fantaisiste. Pline l'Ancien cite le vignoble de Liternum, en Campanie, réputé « parce qu'il occupait le lieu d'exil de l'Africain » (Scipion), le Lagarinum « non loin de Grumentum », en Lucanie, région où coule l'Aciris, ainsi que le falerne, les vins de Chio, de Chypre et des provinces d'Espagne[analyse 1][analyse 2]. Le texte italien distingue bien les « côtes de Liternum » du locuteur et les plages « près de l'Aciri » de son interlocuteur (425.3).
- La citation de Pline sur le mulsum est juste : multi senectam longam mulsi tantum intrita toleravere, l'intrita étant une pâtée de pain trempé[analyse 3]. Les mentions poétiques du falerne sont exactes : Pétrone, Satiricon, 34[analyse 4] ; Martial, IX, 93[analyse 5].
Points discutables ou fragiles
- « Cinq des régions les plus renommées » force les choses. Pline place le falerne au deuxième rang, et non comme « roi des vins », et Liternum doit sa renommée surtout au souvenir de Scipion[analyse 1]. L'Aciri n'est pas un cru : c'est un fleuve de Lucanie, voisin du Lagarinum.
- Cette érudition relève des auteurs latins classiques, imprimés et largement accessibles bien avant 1943 (tous les passages ci-dessus viennent de Pline, Pétrone, Martial ou Columelle). Le mot sicera est dans la Vulgate (« vinum et siceram non bibet », Lc 1, 15)[analyse 6]. Le vin au miel et le cidre palestinien figurent chez Edersheim (1883)[analyse 7]. Rien n'exige ici une source inaccessible.
- La note 352 ne prouve pas que les Juifs « affectent » de ne pas boire. Lv 10, 9 vise les prêtres qui entrent au sanctuaire. Nb 6, 3 vise ceux qui ont fait le vœu de naziréat. Dt 32, 38 n'est pas un précepte, mais une apostrophe contre les faux dieux « qui buvaient le vin de leurs libations »[analyse 8].
Erreurs ou inexactitudes
- Columelle n'a pas de « livre XV ». La recette du mulsum se trouve en XII, 41, et elle donne dix livres de miel par urne de moût, et non un rapport en « mesures »[analyse 9].
- Plutarque (Coriolan, 3, 4, et non 1, 4) dit seulement que le gland était la nourriture des premiers hommes et le miel trouvé dans le chêne leur boisson. Il ne dit rien d'un hydromel jugé inférieur sous l'Empire[analyse 10]. Par ailleurs, l'italien de 160.2 porte acqua melata (« eau miellée »).
- « Sicera = cidre » est contredit par la source que l'article cite lui-même. Pour Jérôme, la sicera désigne toute boisson enivrante : boisson fermentée, jus de fruits, miel, dattes ou grain[analyse 11].
- Plusieurs graphies posent problème. L'italien écrit « mulsium » (592.2), et non mulsum. « Cintium » ne correspond pas à la forme latine Citium[analyse 12]. L'article écrit « Acciris ». Enfin, la note 125 de l'édition française place Liternum en Basilicate ; c'est une erreur du traducteur, puisque Pline la situe sur la côte campanienne, près de Cumes[analyse 13].
Bilan
Les dialogues montrent une couleur romaine vraisemblable, et les crus évoqués sont bien attestés. C'est un point en faveur de la cohérence de l'œuvre. Mais cette culture se trouvait dans Pline, chez les poètes latins, dans la Vulgate et dans des ouvrages du XIXe siècle. Une lectrice cultivée y avait accès en Italie dans les années 1940, et l'article ne montre aucun détail qui échappe à ces sources. L'argumentation est en outre fragilisée par plusieurs erreurs de référence (Columelle, Plutarque), par une définition trop étroite de la sicera et par une surévaluation des « régions renommées ». Ce passage illustre l'aisance littéraire de l'œuvre plutôt qu'une connaissance inexplicable.
Sources de l'analyse
- ↑ 1,0 et 1,1 Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XIV, 25, 49, 62, 69, 71 et 74 (texte latin, éd. LacusCurtius). Lien ; trad. anglaise : Lien
- ↑ Aciris, dans W. Smith (dir.), Dictionary of Greek and Roman Geography, 1854 (Perseus). Lien
- ↑ Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XXII, 113-114 (ancien chap. LIII). Lien
- ↑ Pétrone, Satiricon, 34 (The Latin Library). Lien
- ↑ Martial, Épigrammes, IX, 93, trad. Bohn, 1897. Lien
- ↑ Biblia Sacra Vulgata, Lc 1, 15 et Lv 10, 8-9 (BibleGateway). Lien
- ↑ A. Edersheim, The Life and Times of Jesus the Messiah, 1883 (texte intégral ccel.org, copie locale vérifiée, passage sur les boissons à la table juive) : « Spiced wine was made with honey and pepper […] Palestinian apple-cider ».
- ↑ Douay-Rheims Bible, Lv 10, 8-9 ; Nb 6, 2-3 ; Dt 32, 37-38 (BibleGateway). Lien
- ↑ Columelle, De re rustica, XII, 41 (The Latin Library). Lien
- ↑ Plutarque, Vie de Coriolan, 3, 4, trad. B. Perrin (Loeb), LacusCurtius. Lien
- ↑ Jérôme, Lettre 52 (à Népotien), 11 (Perseus). Lien
- ↑ Pline l'Ancien, Histoire naturelle, V, 129. Lien
- ↑ Pline l'Ancien, Histoire naturelle, III, 60-61. Lien