La rencontre avec la samaritaine
Article de L'Énigme Valtorta (Jean-François Lavère), partie « Seconde année de vie publique ».
Pendant que le groupe chemine vers Arimathie, Pierre se préoccupe de la présence parmi eux de Joseph, le paria d'Israël recueilli par Jésus à Emmaüs. Patiemment Jésus reprend son apôtre : « Et alors, par peur d'être troublés, on devrait laisser un fils d'Abraham aux prises avec la désolation ? »141.1. Puis Il ajoute : « Un jour, il y a plusieurs mois, Moi, je t'ai dit : "Il en viendra beaucoup d'autres"[1]. Le champ est vaste, très vaste. Les travailleurs seront toujours insuffisants pour son étendue... »141.1. Il y aura bien d'autres occasions où Jésus évoquera à nouveau la moisson abondante et les ouvriers trop peu nombreux (Selon Mt 9, 37-38 et Lc 10, 2).
Le mardi 4 janvier 28, revenant tous du détour par Arimathie, où Jésus a confié le nouveau disciple Joseph aux bons soins d'Isaac, ils arrivent vers midi à proximité de Sychar. Jésus ordonne une halte. « Je m'arrête ici. Allez en ville.Achetez tout ce qu'il faut pour le repas. Nous mangerons ici »143.1. Jean dans son évangile précise : « il lui fallait traverser la Samarie » et « fatigué du voyage » (Jn 4, 3-6). Les commentateurs s'interrogent sur les nécessités de ce détour et sur cette fatigue[2]. Ici tout est lumineusement clair : la fatigue, car ils viennent de parcourir quatre vingt cinq kilomètres en deux jours et demi, depuis leur départ d'Emmaüs ; et le détour, car Jésus veut passer dire adieu à Jean Baptiste à Enon, avant de regagner la Galilée. Venant d'Arimathie et allant à Enon, il leur faut nécessairement traverser la Samarie.
Le récit par Maria Valtorta de la rencontre avec la samaritaine est bien entendu en tout point conforme au récit de Jean (Jn 4, 7-26). Mais le dialogue semble nous être restitué ici dans sa pureté originelle. Ainsi par exemple lorsque Jean écrit sobrement : « Donne-moi à boire », le témoignage de Maria Valtorta paraît plus chaleureux, comme pris sur le vif : « La paix soit avec toi, femme. Me donnes-tu à boire ? J'ai beaucoup marché et j'ai soif »143.2. On pourrait faire le même constat pour tous les échanges de cette longue conversation. Nul doute qu'une étude exégétique approfondie en serait des plus fructueuses. Maria Valtorta nous confirme aussi que la samaritaine se prénomme Photine, nom sous lequel elle est effectivement vénérée depuis les premiers siècles par la tradition orthodoxe.
Il est un autre passage sur lequel nous pouvons nous attarder un peu, car il posa problème à bien des exégètes, comme en témoigne saint Thomas d'Aquin dans son Commentaire de l'évangile de saint Jean. Jean écrit : « Ne dites-vous pas, vous : encore quatre mois, et la moisson vient ? Voici que je vous dis : levez les yeux et voyez les campagnes ; elles sont blanches pour la moisson » (Jean 4, 35). Certains commentateurs en déduisent que la scène se déroule en mai, d'autres qu'il faut la lire dans un sens uniquement allégorique... Pourtant, en lisant Maria Valtorta, son sens paraît couler de source : « Regardez ces champs sous le gai soleil de la sixième heure. Il y a seulement un mois, et même moins, la terre était nue, sombre parce que les pluies l'avaient battue. Maintenant, regardez. Des tiges innombrables de blé, qui viennent de percer, d'un vert très tendre qui dans cette grande lumière semble encore plus clair, la couvrent, pour ainsi dire, d'un voile léger presque blanc. C'est la moisson future et vous dites en la voyant : "Dans quatre mois, c'est la récolte" ». Comme si souvent (et il y en a plusieurs centaines d'exemples dans l'œuvre !), Jésus décrit la nature qui l'entoure, ou un événement qui vient de se produire et, partant de ces éléments concrets, Il s'en sert pour transmettre son message divin.
L'accueil des habitants de Sychar est chaleureux, comme en témoigne Jean (Jn 4,39-42). Jésus et les siens vont passer la nuit là, après cette longue et fatigante marche depuis Arimathie. Ils repartiront le surlendemain, en fin de matinée... Les samaritains sont séparés du Dieu d'Israël, et c'est leur tourment : « Nos pères ont péché. Dès lors les âmes de Samarie sont odieuses à Dieu »144.4. Mais Jésus les réconforte, citant le prophète Ezéchiel (Ez 18,23 et 33,11), et en particulier « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et ait la Vie »144.4.Cette parole du Seigneur ne figure pas comme telle dans le nouveau Testament. Pourtant saint Clément[3] déclare que Jésus a dit : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais le repentir ». Et se pourrait-il que Pierre se soit remémoré cet enseignement lorsqu'il écrivit : « Le Seigneur... patiente envers vous, voulant non que certains périssent, mais que tous arrivent au repentir » (2 P 3,9) ?
Notes
Analyse critique
| Critère | Niveau | Justification |
|---|---|---|
| Exactitude des faits | 🟠 Mitigé | Les correspondances évangéliques, le nom traditionnel et le mardi grégorien sont exacts, mais le témoignage de Clément est mal identifié. |
| Caractère inexplicable introuvable avant 1943-1947 ? |
🔴 Fragile | L’Évangile et l’exégèse ancienne contenaient déjà les principaux éléments et la lecture hivernale invoqués. |
| Rigueur de l'argument | 🔴 Fragile | L’intérêt littéraire est assimilé à une restitution historique et la citation d’Ézéchiel chez Clément devient à tort une confirmation indépendante. |
Ce que soutient l'article
Lavère considère que l’EMV éclaire le trajet, la fatigue et le dialogue de Jésus avec la Samaritaine. Il rapproche le nom de Photine de la tradition orthodoxe, explique les quatre mois avant la moisson et voit dans une parole rapportée par Clément une confirmation supplémentaire.
Points solides
- La trame johannique est bien présente : demande d’eau, révélation de la situation conjugale, adoration spirituelle et reconnaissance du Messie. Les citations contrôlées en français et en italien sont fidèles ; « Fotinai » apparaît en 143.3. L’Église orthodoxe d’Amérique vénère effectivement la Samaritaine sous le nom de Photini. Cette concordance avec une tradition est réelle, sans établir à elle seule l’ancienneté précise de son culte.[analyse 1][analyse 2][analyse 3]
- Les arbres dénudés et les jeunes pousses forment un tableau hivernal cohérent. Le 4 janvier 28 est effectivement un mardi dans le calendrier grégorien proleptique annoncé par Lavère ; aucune erreur de jour ne doit lui être imputée. Cette vérification ne démontre toutefois pas que la rencontre eut lieu ce jour précis.[analyse 1][analyse 4]
Points discutables ou fragiles
- La lecture hivernale n’est pas une solution inconnue des commentateurs. Thomas d’Aquin, précisément invoqué par Lavère, situe déjà la scène en hiver, quatre mois avant la récolte. Edersheim expose également cette interprétation en 1883, même s’il préfère personnellement une autre chronologie. L’EMV développe donc une possibilité exégétique ancienne.[analyse 5][analyse 6]
- Le voile blanchâtre des jeunes pousses est une image suggestive, mais ne résout pas nécessairement le contraste de Jean : récolte naturelle encore éloignée, moisson spirituelle déjà prête. Thomas expliquait déjà cette seconde image par les Samaritains venant vers Jésus. L’explication valtortienne reste une interprétation, non la restitution démontrée du sens originel.[analyse 1][analyse 2][analyse 5]
- La chaleur du dialogue peut être appréciée littérairement ; elle n’authentifie pas ses développements supplémentaires. De même, Lagrange s’interrogeait réellement sur le choix du trajet. Mais les 85 kilomètres et leur découpage n’ont pas été vérifiés ici : ils ne peuvent servir de confirmation indépendante. Le projet de passage par Énon fournit une motivation interne ; sa nécessité géographique demanderait un contrôle des lieux et des étapes.[analyse 1][analyse 7]
Erreurs ou inexactitudes
- Le rapprochement avec Clément confond deux niveaux de témoignage. La phrase figure dans la première lettre aux Corinthiens, chapitre 8 ; le renvoi au seul « §2 » est insuffisant. Elle y est rapportée comme parole du Seigneur de l’univers, reprenant Ézéchiel 33,11, sans attribution à une conversation terrestre de Jésus. L’EMV 144.4 la présente elle-même dans une explication d’Ézéchiel. Ce passage ne fournit donc pas l’agraphon indépendant annoncé.[analyse 8][analyse 1]
Bilan
L’article relève de vraies correspondances bibliques et traditionnelles. Leur intérêt spirituel demeure, mais les sources anciennes connaissaient déjà les principales interprétations invoquées. L’authenticité historique des développements reste à établir, et l’argument tiré de Clément doit être corrigé.
Sources de l'analyse
- ↑ 1,0 1,1 1,2 1,3 et 1,4 Maria Valtorta, EMV 141.4, 143.1-5 et 144.4 ; corpus français et italien validés, ch141.txt, ch143.txt et ch144.txt.
- ↑ 2,0 et 2,1 Jean 4, traduction AELF.
- ↑ Orthodox Church in America, notice liturgique de Photini, commémoration du 20 mars.
- ↑ Calcul avec Python datetime et contrôle julien/grégorien avec PyEphem 4.2.1 : 4 janvier 28 grégorien = 6 janvier julien, mardi. Convention explicitée par Lavère, article « Un bon croquis vaut mieux qu’un long discours », note 82, texte local consulté.
- ↑ 5,0 et 5,1 Thomas d’Aquin, Commentaire sur Jean, chapitre IV, §§645-648, texte latin et traduction anglaise, p. 44-46 du PDF.
- ↑ Alfred Edersheim, The Life and Times of Jesus the Messiah, 1883, livre III, chapitre VIII, discussion des quatre mois. Il expose janvier/février, puis rejette cette datation pour ses propres raisons chronologiques.
- ↑ Marie-Joseph Lagrange, La Samaritaine, extrait reproduit par l’association des amis du Père Lagrange, p. 2 : interrogation sur la route empruntée.
- ↑ Clément de Rome, Première lettre aux Corinthiens, chapitre 8 ; Ézéchiel 33,11.